La chaise Mullca 510

Introduction

Tout le monde l'a connue. Personne ne l'a vraiment regardée.

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Mullca
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Pour les passionnés de chaises, il existe un livre-bible : 1000 Chairs, publié chez Taschen. Un ouvrage de référence qui recense, sur une page chacune, les pièces les plus marquantes du design de l'assise depuis le XIXe siècle.

La Mullca 510 n'y est pas. Pourtant, avec ses 14 millions d'exemplaires et ses 12 960 heures d'usage par écolier français — de la maternelle au lycée, selon le calcul de l'émission Arte Karambolage — elle y aurait eu sa place. La Robin Day Polyprop (1963), elle, y figure — cette coque plastique orange ou rouge sur pieds tubulaires noirs qu'on avait dans les salles des fêtes et les cantines. Première chaise en polypropylène moulé par injection, produite sous licence dans plus de 30 pays. Même logique d'objet omniprésent, même invisibilité par banalité. Mais elle, elle est entrée dans le canon du design.

On n'est pas les seuls à trouver la Mullca fascinante : Le Monde lui a consacré un article en mai 2025. Arte lui a dédié un épisode de Karambolage. Un objet invisible et pourtant iconique.

L'objet

La 510, c'est une structure tubulaire acier, une assise et un dossier en contreplaqué moulé, sept tailles disponibles de la maternelle à l'université. Elle s'empile. Elle tient quarante ans sans entretien.

Ce qui la rend remarquable sur le plan technique : elle est assemblée sans une seule vis. Uniquement du brasage — une barre transversale arrière réunit les pieds avant, les pieds arrière et le dossier en un seul bloc rigide. Légère et incassable à la fois.

Deux autres détails de conception qu'on ne remarque pas au premier coup d'œil : l'assise est légèrement creusée, ce qui invite naturellement à adopter une posture droite. Et les pieds arrière sont plus cambrés que le dossier — ce qui permet à la chaise de toucher la plinthe sans que le dossier ne tape le mur. Des détails pensés, pas du hasard.

La gamme ne se limitait pas à la 510. Mullca a décliné le modèle en tabouret réglable pour les salles de dessin, en chaise haute pour les plus petits, et en version avec accoudoirs réservée aux enseignants. La même logique constructive, adaptée à des usages différents.

Il existe aussi des versions moins connues, avec des pieds en fuseau et une assise recouverte de skaï, produites dans les années 1960-70 — aujourd'hui recherchées. En 1985, Sir Terence Conran la relance chez Habitat, simplement repeinte en noir, repositionnée comme chaise de salon. La chaise ne change pas, c'est l'endroit où on la met qui change.

L'entreprise

En 1947, Robert Müller — l'investisseur — s'associe avec Gaston Cavaillon, le designer. C'est lui qui conçoit la 510, lui qui en dépose le premier brevet en 1950, et lui encore qui, seul à la tête de Mullca depuis 1948, signe en 1964 le second brevet — le modèle définitif, celui que nous connaissons tous.

La vraie rupture, c'est l'UGAP — l'Union des Groupements d'Achats Publics — qui passe une commande de 12 millions de chaises pour équiper tous les établissements scolaires du pays. En 1973, le succès est tel que l'UGAP obtient une licence pour que d'autres fabricants produisent la 510 en parallèle, faute de pouvoir absorber la demande.

Il y a une ironie dans la suite : la 510 était tellement bien faite qu'elle ne s'usait pas. Les chaises livrées dans les années 1950 étaient encore en service quarante ans plus tard. Il n'y avait plus grand-chose à remplacer. Rachetée par le groupe Pinault en 1990, puis revendue, Mullca dépose le bilan en 1996. LAFA Collectivités à Aurillac, dans le Cantal, rachète l'outillage et reste le seul fabricant de la 510.

En 2014, l'entrepreneur Nicolas Girard fonde Label Edition et réédite la chaise à l'identique — en partenariat avec l'usine d'Aurillac et le fils de Gaston Cavaillon. La 510 Originale se vend aujourd'hui 150 €, garantie sans chewing-gum sous l'assise. Elle a depuis voyagé jusqu'au MoMA de New York.

La Mullca et nous

Nous avons tous passé des heures sur une Mullca. Des années, même. Et puis, à un moment, on l'a abandonnée.

Chez Skals, nous passons nos journées à dessiner sur AutoCAD. Assis. Longtemps. La Mullca n'est pas faite pour ça. Elle est conçue pour la rotation — une heure de cours, une salle qui se vide et se remplit. Pas pour six ou huit heures de travail continu. Elle maintient une posture droite, mais sans soutien lombaire, sans réglage, sans adaptation au corps. Au bout d'une heure, on le sent.

Ce n'est pas un défaut de conception. C'est simplement que nos usages ont changé. Aujourd'hui, un poste de travail sérieux suppose un fauteuil ergonomique, réglable, pensé pour la durée. La 510 n'a pas vieilli — c'est notre rapport au travail assis qui s'est transformé.

Et avant la Mullca ?

La 510 — 14 millions d'exemplaires !

La Thonet n°14 — 50 millions avant 1930 (et deux modèles dans 1000 Chairs). Le rayonnement d'un objet qui a traversé les frontières là où la Mullca est restée, elle, profondément française.

Même logique constructive : économie de moyens, production en série, diffusion massive. Sauf que la Thonet précède la Mullca d'un siècle, et qu'elle se livrait démontée — 36 chaises dans un mètre cube.

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