La charrette, ou l’art de l’architecte de courir après le temps
Qui n’a pas vécu ou subi une charrette dans ses études d’architecture ou dans les métiers des arts appliqués ? Arrivé le matin en cours, les yeux cernés comme un panda en pleine crise existentielle, le teint livide façon vampire en manque de soleil, et la démarche aussi stable que celle d’un funambule sur son câble en talons aiguilles… Le forcené de la charrette est facilement repérable le jour du rendu.
Fier d’avoir réussi à rendre à l’heure (ou presque), il a transformé six mois de travail raisonnable en quelques semaines de sprint effréné, au prix de nuits si courtes qu’elles frôlent l’inexistence. Et bien sûr, tout cela arrosé d’hectolitres de café, de coca, ou de tout autre breuvage dont la teneur en caféine pourrait faire passer un escargot asthmatique en mode turbo.
« Être en charrette » est une tradition bien ancrée, née au XIXᵉ siècle à Paris, dans le milieu des étudiants en architecture de l’École des Beaux-Arts. À l’époque, les futurs architectes devaient rendre des travaux dans des délais si serrés qu’on se demande s’ils n’avaient pas secrètement un don pour voyager dans le temps. Le jour J, un employé de l’administration faisait le tour des domiciles des étudiants avec… une charrette à bras. L’idée ? Récupérer les maquettes et les plans sans les casser, car un projet en miettes, c’est moins bien noté. Sauf que, bien sûr, les étudiants, toujours en retard (certains diront que c’est une compétence innée), tentaient de grapiller des minutes supplémentaires pour peaufiner leur chef-d’œuvre. Résultat : la charrette repartait souvent… sans leur travail. Il leur fallait alors trouver une charrette en urgence, charger leurs réalisations, et courir comme des fous à travers Paris, de Montparnasse ou du Quartier Latin jusqu’à la salle des Rendus. Certains, plus malins (ou plus désespérés), s’associaient à deux : l’un conduisait la charrette, l’autre retouchait son projet en roulant : multitâche niveau expert ! Entre les deux guerres, la charrette est même devenue un sport : des courses entre ateliers, par équipes de trois, avec des tombereaux remplis de maquettes et de rêves brisés. Une tradition si ancrée qu’elle a donné naissance à une véritable culture de la charrette, un rite de passage aussi incontournable que les partiels et les nuits blanches. Parce que, visiblement, dormir, c’est pour les faibles !
De nos jours, la culture de la charrette a évolué, mais pas forcément en mieux. Les étudiants et les professionnels en architecture ou en arts appliqués l’ont élevée au rang de philosophie de vie : un planning où s’enchaînent les semaines rouges (les rendus) et les rares moments de repos (quand on arrive à se souvenir de ce que ça fait, de dormir). L’informatique, avec la CAO et la DAO, a empiré les choses : désormais, on peut modifier un projet jusqu’à la dernière seconde… et donc, logiquement, on le fait. Parce que l’ordinateur, lui, ne dort jamais et qu’il suffit de trouver la fameuse touche magique « modifier » pour que tout devienne si facile ! Alors pourquoi pas se tourner vers la machine ? L’intelligence artificielle bouscule déjà beaucoup de métiers. Elle sait générer plus ou moins bien des perspectives 3D, des images de mobilier hyperréalistes, et même extrapoler des plans 2D… Alors, dans combien de temps le dessinateur en architecture sera-t-il remplacé par un concepteur de prompts pour IA ? Et surtout… l’IA acceptera-t-elle de faire les charrettes à notre place ?
En résumé, la charrette, c’est bien plus qu’un concept : c’est un mode de vie. Une vie en courant alternatif, qu’on pourrait aussi, en étant un peu plus poétique, comparer aux marées de nos océans… Alors, chers architectes, dessinateurs et autres artistes torturés : la prochaine fois que vous serez en charrette, rappelez-vous… au moins, vous n’êtes pas seul. Et le café, lui, ne vous jugera pas !